Dans un billet du 11 novembre 2012, intitulé « Connaissez-vous Wilkie? » je rendais hommage aux pionniers de l’enregistrement stéréo, au travers de la personne de Kenneth Wilkinson (Wilkie).
Le billet d’aujourd’hui pourrait s’intituler « Connaissez-vous Brian? »
En fait ils sont trois: Brian, Ralph et Philip Couzens. Ces noms ne vous disent rien? Pourtant, si vous êtes amateur de musique classique, vous les connaissez, et même bien, au moins pour Brian Couzens, au travers du label Chandos. Brian Couzens est en effet le fondateur de Chandos Records en 1979, et c’est une affaire de famille.
A l’époque, dans les années 70, Brian Couzens faisait partie d’une équipe d’enregistrement mobile, et il travaillait pour les grands labels, RCA, EMI etc. Brian Couzens fait donc partie de ces pionniers tout autant mélomanes et musiciens que techniciens. Il a d’ailleurs commencé comme arrangeur et orchestrateur.
Anniversaire: 30 Years of Chandos – An Interview with Brian and Ralph Couzens.
La qualité du travail de Chandos a été récompensée à plusieurs reprises.
En 2013, Chandos s’est même vu décerné un double Grammy award classique pour « Life and Breath » – Best Choral Recording & Best Engineered recording – , trophée que brandit fièrement Ralph Couzens.
Si je parle aujourd’hui du label Chandos, c’est pour trois raisons:
- La première est un CD Chandos déjà ancien: Rimsky Korsakov, Shéhérazade avec le National Scottish Orchestra dirigé par Neeme Jarvi (1986). Enregistrement qui a la particularité d’avoir été produit par Brian, dont la prise de son a été faite par Ralph, avec Philip comme assistant.
Un vrai travail en famille, ce qui n’est tellement pas courant dans la profession.
- La deuxième raison est que c’est un enregistrement réussi, magnifique. Il fait partie depuis longtemps de ma compilation en ligne. Assurément ce disque tant pour l’interprétation que pour la prise de son est à classer parmi les meilleurs.(*)
Petite pause musicale
- La troisième raison est que ce disque n’est plus disponible en CD. On ne peut l’obtenir sous forme de disque qu’en CDR (et c’est moins bon qu’un pressage!) en faisant une demande dans le service archives du site. Heureusement on peut le télécharger en qualité CD sur l’espace « The classical shop« , de Chandos (9,99 Livres Sterling soit moins de 12€). Chandos a bien compris que le téléchargement en qualité CD était une opportunité à saisir! Un exemple à suivre pour bon nombre d’éditeurs encore frileux.
CD épuisé, non réédité, circulez il n’y a plus rien à voir… ni à entendre!
Combien de merveilleux enregistrements en CD, ou de bandes analogiques numérisées, qui pourraient satisfaire des vieux mélomanes et susciter l’intérêt de jeunes générations restent introuvables en 2013? Bien trop à mon goût.
Pire, des bandes master analogiques sont parfois détruites, ou s’égarent, d’autres se dégradent doucement mais surement oubliées sur un rayonnage poussiéreux. Par exemple bon nombre de mes plus vieux 33T vinyles sont très fatigués et n’ont jamais été remastérisés par leurs maisons d’édition, sauf à être numérisés par moi pour mes archives personnelles.
Rafael Puyana, par exemple, avec un fandango du padre Antonio Soler ébouriffant joué sur un clavecin exceptionnel, voire unique! (clavecin de concert construit spécialement pour lui par Pleyel, et possédant une sonorité hors pair, ce « magnifique ferraillement » célébré par Wanda Landowska et dont Puyana fut l’élève.)
Rafael Puyana est décédé à Paris le 1er Mars 2013 dans le relatif silence de la sphère médiatique! > Rafael Puyana, décès d’un maître du clavecin
Un petit hommage à Rafael Puyana: Domenico Scarlatti – Fandango – Clavecin Hass 1740
Réécoutez Rafael Puyana se raconter sur France Musique au micro de Marcel Quillévéré dans les Traverses du temps.
La bouée de sauvetage du téléchargement et de la musique dématérialisée qualité CD
Dans une interview à Musicweb international Brian Couzens s’inquiète de la baisse des ventes de CD depuis plusieurs années et de la survie menacée de petits labels comme le sien. Il voit dans le nouvel et timide essor du téléchargement légal, aux USA et ailleurs, une petite lueur d’espoir.
Les fonds de catalogue
Alors encore une fois je lance un appel: Messieurs les éditeurs, au lieu de les laisser dormir, inutiles et improductifs, mettez vos fonds de catalogue massivement à la disposition des sites de téléchargement sérieux, en qualité CD wav 16 bits 44,1 kHz. Vous aurez la possibilité avec ces titres depuis longtemps amortis de vous refaire un peu de santé financière!
Petite pause musicale
Pourquoi pas des souscriptions pour du classique
Le CDaudio, c’est coûteux à presser, à distribuer, à stocker. Aujourd’hui il n’est plus indispensable. Les coûts de production de nouveaux albums 100% dématérialisés seront allégés d’autant. Reste à trouver le financement pour des projets ambitieux car en classique ce sont souvent par des coups de cœur que les choses commencent. Et compte tenu du nouvel modèle économique il faut s’adapter. Le concert d’abord, en live, avec le public et ensuite Internet, ou bien avant, en souscriptions.
Le Web permet de faire aisément des souscriptions d’avance, des participations, bref tout un système de financement mondial est possible. On faisait déjà de telles souscriptions pour les grosses productions, les intégrales, les éditions spéciales, les coffrets évènements en 33T vinyles dans les années 60 ! C’est autrement plus facile et avec une audience bien plus vaste sur Internet. La variété, la pop, le rock, le rap et autres lancent bien des souscriptions sur le Web pour financer leurs albums, pourquoi pas le classique?
D’autres arts le font et ça marche!
Ainsi le Musée des Beaux Arts de Lyon a-t-il pu acquérir en 2012 le tableau « L’Arétin et l’envoyé de Charles Quint » grâce à une souscription publique de 80.000 euros ayant réuni 1536 donateurs. Le Musée du Louvre l’avait déjà fait avec succès en 2011 collectant un million d’Euros en un mois. Source toutelaculture.com
Éditeurs, grands et petits labels, votre fond de catalogue peut revivre grâce à la dématérialisation de la musique en haute qualité, au téléchargement et au streaming. Les financements, au moins en partie, peuvent se faire grâce à Internet. C’est l’avenir de la musique enregistrée, votre avenir…
(*) Mes versions de référence de Shéhérazade, en ordre décroissant:
Svetlanov 1969
Kondrachine 1980
Reiner 1960
Karajan 1967
Ashkenazy 1987
à part, historique, hors classement, une version live au théâtre des Champs Elysées, Monteux 1958 (mono)
La version Neeme Jarvi 1966 vient dans les 4 premières, équilibrée, ample, à la fois homogène et précise
La version Svetlanov chez Melodiya est à mon avis hors concours, elle se détache du peloton. Version nerveuse, voire virile, elle est tout sauf mièvre. La prise de son est à l’unisson, d’une limpidité ahurissante, comme taillée au scalpel à l’image de son chef légendaire, des timbres rutilants, avec une scène sonore transparente qui semble infinie dans les trois dimensions. Mieux que du 7.1 déjà en 1969 ! Au Panthéon des grands ingénieurs du son on peut rajouter Alexander Grossman de chez Melodiya dans les années 60.