Une évolution vers le haut (du spectre), un mieux? Non, plutôt un dérapage!
Dans les années 60, la préoccupation première était la qualité du registre médium. On s’attachait à peaufiner la bande de fréquences la plus utile du son, celle de 100/120 Hz à 3000 ou 4000 Hz (respectant au passage la vieille règle dite des «400 000» (*), garante d’un équilibre qui satisfait tant l’oreille). La tranche 100 à 4000 Hz est la zone de fréquences qui contient le plus d’informations tant sur la voix humaine que sur le discours musical instrumental. C’est là qu’on trouve le fondamental, l’harmonique 1, de quasi tous les instruments et de la voix humaine. Sur le schéma ci-dessous cela correspond aux traits en bleu foncé.
On en savait l’importance dans les années 50 et on arrivait à écouter de la musique assez bien sur une bonne TSF à lampes,
en Petites Ondes, en AM (émission en modulation d’amplitude, avec une bande passante limitée au mieux à 80 – 5000 Hz), en monophonie, mais oui… et sans grande frustration car l’essentiel y était, dont l’émotion.
Une fois ce préalable d’un médium réussi, vivant, incarné, alors on s’attelait au registre grave de 20 Hz à 100/120 Hz, en veillant à lui donner à la fois de la rapidité et l’ampleur qui lui convient. On voit sur le schéma que les traits bleus s’étendent en effet vers la gauche, vers le bas du spectre, les sons graves et très graves!
Bien reproduire le registre grave jusqu’à l’extrême grave impliquait d’utiliser des haut-parleurs de grand diamètre, chargés par des volumes adaptés, des évents accordés. La caisse, l’enceinte acoustique, devenait vite imposante, 300, 400 litres et souvent plus, surtout quand elle respectait le rapport du nombre d’or dans ses dimensions (et pour les meilleures équipées avec des HP de 35 à 50cm de diamètre, avec des aimants Alnico ou Ticonal).
Enfin seulement on se penchait sur l’aigu de 3000 à 20000 Hz aiguillé vers 4000 ou 5000Hz souvent par un filtre en pente douce, un simple condensateur pour une pente de 6 dB par octave. On remarquera sur le schéma qu’aucun fondamental bleu n’apparait au dessus de 4 kHz (sauf quelques flûtes des grands orgues). Là, sur cet extrême aigu, on voulait de la linéarité certes mais aussi une continuité de la phase et surtout de la diffusion spatiale.
Les tweeters TW9 de Audax (1962), montés sur un support divergent faisaient du bon boulot, en dépit de leur puissance limitée à… 2 Watts maxi (!). Des membranes de 9cm de diamètre pour des tweeters cela semble énorme par rapport aux minuscules dômes de 2cm des tweeters actuels… dômes si bons au vu des courbes sur le papier, mais qui ne sauraient donner à un coup de cymbales l’ampleur physique qu’elles réclament. Deux fois 9cm, par contre, y parvenaient assez bien, et cela avec en amont seulement un petit ampli à lampes de 5 ou 6 watts RMS. Voici pour illustrer la chose un kit 3 voies proposé par la firme Audax en 1962, pour une enceinte de taille encore modeste, 200 litres.
Ce kit grand public était « économique », on y remarquera à cet égard les saladiers des HP en simple tôle emboutie alors qu’à la même époque Véga, Supravox ou Fertin proposaient des HP de qualité « pro » avec de lourds saladiers en métal injecté.
La fin des grosses enceintes
La démocratisation de la hi-fi, l’exiguïté des appartements déplacèrent le gros de la demande vers des enceintes de taille plus petite, voire de bibliothèque. La mode des enceintes de plus en plus miniatures, fit basculer l’écoute progressivement vers le haut du spectre. C’est l’illustration que le commercial peut modeler l’écoute du consommateur en plus de coller à la demande du marché. Le registre grave ne pouvant suivre la réduction du volume des enceintes, les argumentaires de vente mirent davantage en avant la capacité à monter de plus en plus haut dans l’aigu. Fixant l’attention sur cette partie du spectre, le public faisait moins attention au médium décharné et au grave maigrichon ou absent (**). Le home-cinéma prit ensuite le relai et consacra la miniaturisation des haut-parleurs tout en privilégiant l’image par rapport au son. La vérité sonore et la subtilité n’étaient plus recherchées, délaissées au profit du spectaculaire et des effets spéciaux. Maintenant les amplis home-cinéma sont THX, DSX, Dolby Prologic IIz, Surround, True HD, DTS-HD, HDMI, WIFI, DSP Odissey, IPOD, USB, Ethernet, TV MHL, DAC intégré, Tuner AM FM Radio Internet et au moins en 7 x 150W
… rien ne manque… sauf… souvent la musicalité avec les amplis qui travaillent en classe D.
Lire: HIFICRITIC… the audio journal – Hi-End Munich 2008
Are Class ‘D’ Amplifiers High Fidelity?
Redescendons vers le bleu! Vive le médium!
Pour la seule musique et la musicalité de la hi-fi, revenir au fondamental des années 60 (les traits bleus du schéma) serait une sacrément bonne chose. Bien reproduire en Hi-Fi au moins ce qui compte le plus, semble pourtant une évidence découlant du simple bon sens. Il convient de réhabiliter le médium, du bas-médium jusqu’au haut-médium, source inépuisable de plaisir musical, à la richesse infinie, sur tous les plans, timbres, émotion, vie, incarnation. Et si l’on doit faire plus, alors mieux vaut d’abord descendre que monter. S’étendre ver le bas du spectre, l’extrême grave, va donner l’ampleur, le sentiment de puissance et d’impact, la tension, l’espace, l’aération, l’acoustique du lieu.
Petite pause musicale
Plus de possibilités aujourd’hui
En dessous de 60Hz le grave n’est plus directionnel, on peut donc aujourd’hui le reproduire par un caisson de basses commun aux deux voies D et G. Les boomers à double bobine sont une solution pratique, et sans le moindre filtre, la coupure haute se faisant naturellement avec une caisse à la géométrie bien calculée. On peut faire un caisson grave assez discret, sous forme de cube ou de table basse par exemple. Des haut-parleurs médium de bonne qualité descendant assez bas existent. Il suffit de ne pas descendre à des diamètres trop petits, en cherchant son bonheur dans les HP de 15 à 17 cm. Ne reste alors à gérer que l’aigu.
La difficulté viendrait, et c’est un amusant retour des choses, plutôt des tweeters modernes. Les tweeters à dômes sont tous ridiculement petits ou alors il faut passer aux tweeters à ruban, chers et fragiles, ou aux chambres de compression… Hélas les moteurs à chambre de compression, parfois prolongés d’un pavillon, sont incompatibles avec une écoute domestique dans les petits appartements actuels. Le haut rendement, les pavillons, les chambres de compression demandent de la place, beaucoup de place. Les sources d’émission sont très écartées et exigent un recul d’écoute d’au moins 8 ou 10m pour que les registres fusionnent et que la source sonore apparaisse homogène. Combien de living- rooms font 12m de long? pas beaucoup! Quant à l’électrostatique, la solution royale en haut-parleur, il est fort cher et rarement bien maitrisé. Les Quad ESL désormais « made in China » et non plus « made in U.K. » témoignent de la difficulté de conserver un savoir-faire.
Savoir se limiter sans limiter son plaisir
Mais si on doit rester pragmatique, efficace et mélomane à la fois, si on doit faire un choix économique, durable, optez déjà pour un bon médium, riche, dense, émouvant, avec un bas médium charnu. Et même si le grave est un peu faiblard, même si l’aigu reste discret… c’est là que vous aurez le plus de plaisir à écouter votre musique préférée et même les autres… dès lors qu’elles sont jouées avec des instruments acoustiques et non électroniques, et à fortiori s’il s’agit de la voix humaine. Et ayant accepté ces limites, votre oreille vous guidera facilement vers le bon choix. Peut-être redécouvrirez-vous alors le charme et la simplicité du (bon) haut-parleur unique qui travaille en large-bande.
Oublié mais indémodable, le haut-parleur large-bande
Trois noms sont incontournables dans le Haut-Parleur large-bande: Supravox, et son émule Phy HP, et bien sûr Fertin.
Une belle réalisation en DIY par un confrère audiophile P.D. d’une paire d’enceintes de type TQWT avec un HP large bande Supravox se trouve sur l’autre blog, cliquez ici.
Retour sur la Hi-Fi vintage
Si Audax représentait la version « éco » du haut-parleur et du kit dans les années 60, la version Hi-Fi haute-qualité était bien représentée par la marque Véga Cleveland (hélas chère à l’époque)… avant qu’Audax ne les rachète et qu’elle disparaisse!
http://www.audiovoice-acoustics.com/forum/showthread.php?t=648
Petite pause musicale
(*) La règle des 400 000 est un très ancien abaque psycho-acoustique d’équilibre tonal. Il remonterait même aux années 35 ou 40. Le produit des fréquences les plus basses restituées à un même niveau avec les fréquences les hautes au même niveau doit faire 400 000. La courbe de la bande passante ainsi restituée doit bien sûr être grosso modo horizontale. Ainsi une bande 20Hz – 20000 Hz à -10 dB aux extrémités sonne équilibrée à l’oreille (20 x 20000 = 400000), mais aussi 100 Hz à 4000 Hz à -3 dB, ou encore 80 à 5000 Hz à -6dB ou 50 à 8000 Hz à -8dB. Le fait que la bande de fréquences soit écourtée aux deux bouts ne choque pas l’oreille, ne l’agresse pas si la règle des 400 000 est respectée. Quand la mode des mini enceintes les fit grimper au delà de 18000Hz, il aurait fallu qu’en contrepartie elles descendissent à 400 000/18000 = 22 Hz ! Chose totalement impossible. D’où un déséquilibre tonal qu’on ne peut compenser que par les correcteurs de tonalité du préampli, avec tous les inconvénients inhérents à leur utilisation (déphasages, pertes de transparence, distorsions…). Et si on ne compense pas, alors c’est l’oreille qui doucement s’y adapte, s’y habitue, se corrompt en acceptant ce déséquilibre tonal au point d’arriver à lui plaire. Bref quand on grimpe vers le haut, il faut descendre autant vers le bas pour satisfaire l’oreille!
(**) Les PNI contribuent à altérer encore davantage le médium et le bas du spectre sur les enceintes acoustiques actuelles les plus chétives. Comme si les fauteurs de trouble externes prenaient un malin plaisir à frapper encore plus fort sur un blessé déjà bien mal en point.
Pédagogie, passion, raison, honnêteté, compétence et écoute critique au service du beau son, voilà ce que vous représentez pour moi amateur de sensations musicales fortes mais vraisemblables.
En vous lisant j’ai trouvé les mots qui donnent sens à des sensations.Et même si vos compétences scientifique me dépassent je découvre un monde infini.
Merci.